Effacer l’autobiographie

On relate souvent les longues et interminables phrases de Leiris à même de nous essouffler, sa volonté maniaque et toujours assumée de noircir d’encre des pans entiers de pages. D’ailleurs, surtout au cours d’un travail autobiographique qui a duré des décennies, Leiris n’a pas du tout fait mystère de sa passion de « ce qui est compact » et de ce qui est lié, ne serait-ce que faiblement, à une « unité minimale de vie ».

Au plan du style donc, le développement de son écriture est la conséquence d’une ambition – ou d’un échec – issue à un tout autre niveau. En revanche, ce qui attire Leiris vers la pratique autobiographique n’est pas la volonté de mettre de l’ordre ou de tracer un « fil rouge » quel qu’il soit de l’existence. Ce qui l’attire ce sont les blocs sédimentés, les enchevêtrements inextricables, les lignes embrouillées et tarabiscotées. Autant dans L’Age d’homme, publié en 1939, que dans le cycle de l’autobiographie appelé « La Règle du jeu », que la publication de Biffures inaugura neuf ans après, Leiris n’aura de cesse de travailler et de réfléchir autour de ce même problème : comment rendre possible et jusqu’à quel point serait-il permis de s’aventurer dans la tentative de découvrir, justement, la « règle du jeu » ?
Il est un fait pour le moins singulier, mais pas surprenant du tout, qu’en Italie, qu’on ait désormais presque perdu les traces du « jeu » de Leiris, après une saison relativement heureuse grâce surtout à l’excellent travail de Guido Neri, dont on rappelle les Esperienze francesi. Da Vigny a Leiris, Pendragon, 1997). Hélas épuisées. Ce qui n’est pas le cas en France où l’écrivain Leiris jouit de toute manière d’une réputation égale au Leiris ethnographe ou au Leiris critique d’art, au point qu’on peut saluer ces toutes dernières semaines une louable initiative sous la direction de JSG : la publication du premier et du très riche volume des cahiers Leiris….

Un travail important non seulement au vu du nombre de pages et de la fréquence des publication (deux volumes par an), mais aussi du fait que grâce aux études, aux matériaux et aux textes inédits rassemblés, Gallaire a le mérite de travailler dans cet entre-deux fait de rigueur de spécialiste et pratique culturelle « tout court » qui sans renoncer à quoi que ce soit, rejette pourtant toute forme d’académisme purement autistique et autoréférentielle. Le volume, particulièrement centré sur la dimension biographique de l’écriture de Leiris, offre des témoignages, des éléments iconographiques et des lettres inédites, complétés par quelques études d’un excellent niveau, telles que celle d’Asako Taniguchi sur « La Règle du jeu », d’Annie Maillis sur Picasso et Leiris, d’Anne Prunet sur les liens entre l’écriture de voyage et l’écriture de soi, d’Irène Albers sur l’écriture secrète des Dogon, jusqu’au travail de Giuliana Costa Ragusa consacré à la mythologie familiale dans L’Age d’homme et Biffures.

La citation de Leiris qui ouvre le volume et situe les travaux dans le sillon de la réflexion autobiographique est le fil commun qui unit tous ces essais. Quelle que soit la forme dans laquelle il se manifeste, se demandait Leiris, l’art est-il quelque chose qui diffère « d’une prolifération baroque » sur les « épines les plus dures de la vie » ?

En 1955 déjà, Michel Butor parlait de l’œuvre de Leiris comme d’une « autobiographie dialectique » perpétuellement en équilibre instable entre le souci d’un règlement de comptes permanent avec son passé et l’impossibilité d’en finir réellement avec ce passé « sans lui avoir au préalable rendu justice ». Une série de suicides ratés – pas que symboliquement – et d’échecs étaient à la base d’une œuvre qui se plaçait dans le sillon d’une « quête » du détail et d’un voyage dans les terres impraticables du soi. « Souvent », écrivait-il dans L’Afrique fantôme, « c’est justement en poussant à l’extrême la quête du détail qu’on arrive au général ; c’est en affichant en pleine lumière son coefficient personnel qu’on rend possible le calcul de l’erreur ; c’est en portant la subjectivité à son comble qu’on atteint l’objectivité ». Pour Leiris, donc, comme il l’a indiqué par ses propres mots, il ne s’agirait pas de se raconter ou de raconter, mais de changer en réalisant un saut logique et qualitatif : de « changer la vie » – selon l’impératif de Rimbaud – en changeant « sa propre vie ». Un impératif, d’ailleurs, clairement repris à la lettre dans “De la littérature considérée comme une tauromachie”, un des écrits les plus connus de l’ethnologue-écrivain français publié, et ce n’est pas un hasard, en appendice à l’”Age d’homme”.

On y lit que désormais il n’était pas tant question de se consacrer à “ce qu’il est convenu d’appeler la “littérature engagée””, que de rechercher une “littérature où l’on s’engage sans réserve”. Une littérature capable d’agir comme une “prise de conscience”, un principe de “modification”, une “liquidation” pratique de formes et d’expériences qui se gangrène. Après en avoir fini avec le surréalisme et avec le “voyage perçu comme exotisme”, c’est en participant en qualité d’archiviste, du mois de Mai 1931 au mois de Février 1933, à l’expédition ethnographique Dakar-Djibouti, que Leiris avait expérimenté un autre genre de “rupture” en se soumettant à une analyse, puis en l’abandonnant, avec le docteur Adrien Borel.

En 1929, c’est Georges Bataille qui lui suggéra de consulter l’illustre psychanalyste, en espérant que cela puisse le “débloquer” et lui permette – textuellement – de “livrer à l’échéance fixée” les articles que Leiris ne se décidait pas à terminer en les passant à l’ami-rédacteur. C’est le même Leiris qui rappellera la circonstance dans le chapitre qui conclue « l’Age d’homme », significativement titré « Le radeau de la Méduse ».


Et pourtant, nonobstant sa proverbiale et méticuleuse aptitude à manier données, notes et matériaux qui croissaient démesurément d’un volume à l’autre, jusqu’aux affres d’une écriture contrôlée, à la fin du troisième tome de son cycle autobiographique, « Fibrilles », Leiris ayant désormais atteint l’âge de soixante-cinq ans, se verra contraint de lâcher prise, non sans déclarer que désormais le problème était peut-être autre. Soit : comment devenir, réellement, un poète. Pour Leiris, loin d’être banale, la question tirait justement son importance du degré de généralisation et de détermination où elle était laissée. S’étant colleté avec un exercice de cartographie existentiel ingrat et gigantesque, Michel Leiris s’était enfin aperçu que le « poétique » en question représentait ce « tout qu’on ne peut analyser » qui, placé hors du système, pouvait peut-être avoir la même fonction que celle que les philosophes du droit appellent une « règle constitutive ».
L’écriture autobiographique devient donc une recherche dans et sur l’écriture même, du fait qu’« en posant le soi comme objet d’écriture », l’auteur « réfléchit sur le soi qu’il écrit ». Le « plan autobiographique » se gâte et se clive, en une série d’accidents, de lacérations, de fragments, et l’écriture est surtout marquée par les ratures, les « biffures » justement – qui d’une certaine manière, plutôt que les exalter et les orienter, discréditent leurs qualités et les désorientent. Comme l’indique un terme proche, les « bifurs » sont aussi pour Leiris les carrefours, les routes à l’écart, les déviations, en d’autres mots, tout ce qui détourne de la gêne, ou du moins de la tâche primaire d’écrire. « J’écris en général le soir » avouait Leiris, « le Dimanche ou pendant les vacances ». « L’époque où je voyais dans l’acte d’écrire quelque chose de sacré, une injonction qui pouvait se déclarer à toute heure du jour et envers laquelle il fallait se tenir complètement disponible, est lointaine ». Pour cela aussi, dans une lettre inédite de 1985 reproduite dans le « Cahier », Leiris reproche non sans cordialité à un critique de ne pas avoir suffisamment remarqué son ultime et peut-être définitif échec : avoir écrit et « taché d’encre autant de papier », dans le but unique de différer en un jeu infini le moment « d’agir et de vivre vraiment ».

 

Alias, supplément hebdomadaire de “Il Manifesto”.
Samedi 23 février 2008.
Article traduit en français par Vito Pecaro.